Mise en ligne le 12 Mars 2006

Nos chères ethnies, sont-elles des castes?


La question a déjà été posée plusieurs fois par plusieurs burundais. Je me permets à mon tour d’intervenir sur ce sujet. Pour ce faire, j’ai fait une description succcinte des castes indiennes. A la lumière de cette information, chacun et tous ensemble pourrons établir les dissemblances ou les similitudes avec nos ethnies bien aimées.

Castes indiennes

Le système indien de castes se confond avec le peuplement de l’Inde. Aussi tôt que 3500 ans av. J.C. l’Inde était occupée par des gens que la littérature appelle des aborigènes. Ces aborigènes étaient composés de Negas qui étaient de race noire. Mais ces Negas auraient été vite suivis et avalés par les Dravidiens qui eux avaient une origines proto-australoïdes proches des aborigènes australiens. Ces deux peuples auraient été particulièrement nombreux dans le centre et sud de l’Inde actuelle. Il y aurait eu des mongoloïdes, mais ils auraient été peu nombreux et se seraient cantonnés dans les alentours de l’Himalaya. L’Histoire retient surtout ces Dravidiens qui auraient été en contact avec les peuples voisins, tels que les Perses, les Mésopotamiens, les Chinois, etc.,, Ces Dravidiens auraient connu la civilisation du fer et du bronze, de la poterie et de la sculpture. Ils auraient construit des villes telles que Moenjodaro et Harappa dans la vallée de l’Indus, et auraient même crée des entités politiques.

Aux alentours de 2000 ans av. J.C., de l’ouest, un nouveau peuple arriva en conquérant. Ce peuple qui est celui des Aryens, était éleveur, de race blanche, parlait le sanskrit, et avait ses propres croyances religieuses et un système de règles et conaissances sous formes d’hymes sacrés : Veda. . A la conquête deux groupes furent formés. Le premier est celui des conquérants : Arya Varna (Aryens Vedic qui étaient blancs) et le second était celui des conquis : Asyu Varna (aborigènes qui étaient noirs). Mais avec le temps et l’évolution politiques (créations des royaumes et empires), le premier groupe adopta l’agriculture avant de se diviser en trois groupes.

Brahmans ou Brahmin étaient des prêtres et/ou des dirigeants parce qu’ils pouvaient connaître par cœur et interpréter les Vedas. Ils se trouvaient en haut de la pyramide sociale. L’élite politique et administrative actuelle de l’Inde proviendrait de cette caste. Kshtriya ou Kshatriya (guerriers) qui s’occupaient de la guerre, de la conquête de nouveaux terres et de la protection du territoire conquis contre les aborigènes. C’est cette caste qui offrirait le gros des effectifs de l’armée, surtout des officiers de l’armée indienne. Vaishyas ou Vayshya restèrent agriculteurs-éleveurs, mais adoptèrent d’autres métiers tels que celui des marchands, artisans, médecins. Les propriétaires terriens, tous les ordres de métiers proviendraient de cette caste. Enfin les aborigènes, DaysuVarna furent appelés Shudra ou Sudra ou Intouchable. Au cours du temps, aux Dravidiens, sont venus s’ajouter des Aryens exclus de leur communauté. La raison principale d’exclusion de ces Aryens aurait été leur extrême pauvreté, mais aussi d’autres circonstances comme la non-observation des rites Vedas. Cette caste constituerait 30 % de toute la population indienne. Actuellement tous les intouchables sont eux-mêmes intouchables, mais tout ce qu’ils touchent devient intouchable de castes supérieures. Ils sont considérés comme congénitalement souillés et les Vedas leur attribuent même le statut d’ennemis. Et ces mêmes Vedas prévoient tout un rituel pour purifier tout ce qui a été touché par un Intouchable. Par exemple, dans des lieux publics, ce sont des Shudras qui doivent s’occuper du nettoyage des toilettes (washrooms). Après, il doit y avoir des Vaishyas pour balayer toutes les traces des Shudras, partout où le corps des Shudras a touché pour qu’un Brahman puisse y mettre les pieds.

Castes et panthéon indiens

Les Indiens ont toujours eu un panthéon très riche et divers. A l’origine il y aurait eu une multitude de divinités, comme il y en a eu chez les Grecs antiques. Dans l’ordre d’importance il y avait Indra : dieu de la pluie et du beau temps, Agni : dieu du feu, Rudra : dieu de la guerre, Surya : dieu soleil, Usha : déesse de la beauté, Yama : dieu de la mort. Ces dieux auraient existé avant l’arrivée des Aryens, selon certaines sources. Mais si cela devait être le cas, de toute évidence, ces dieux auraient été récupérés par les conquérants. Par exemple dans les Vedas on retrouverait une invocation du dieu Indra pour légitimer le système de castes : « O Indra, trouvez qui est Aryen, qui est Dasa et séparez-les ! ». (Watson, pg 31).

En plus de ces dieux, il y a aussi le trio des divinités indiennes; un trio qui peut ressenbler à la sainte trinité chrétienne. Il s’agit des dieux : Brahama, Vishnu et Shiva. Brahma serait dieu le créateur. Vishnu serait le préservateur, le sauveur de la vie. Et Shiva serait dieu le destucteur. Les Vedas veulent que de la bouche de Brahma soient sortis les Brahmans, de ses bras soient nés les Kshatrya, de ses cuisses les Vayshyas aient vu le jour et enfin de ses pieds les Shudras soient sortis.

La religion et le système de castes sont intimement liés, ce qui expliquerait l’immobilisme social, l’impossibilté d’une révolte de la part des Intouchables. Pour les adeptes de la religion hindoue, les Shudras sont condamnés à servir les castes supérieures de ce seul fait d’être nés des pieds de Brahma. A l’indépendance de l’Inde, le Pandit (prêtre, leader ou prefesseur dans la langue Hindi) Nehru a essayé de passer une loi pour prohiber ce système de castes. Il semble que le très pragmatique Mahtma Gandhi le lui aurait déconseillé en disant : « Des gens qui ont vécu des millénaires dans les ténèbres, comment peux-tu croire qu’ils sauront voir dans la lumière ? ». Il n’y a donc pas eu de loi pour interdire les castes, mais il n’y en a pas eu non plus pour les reconnaître. Nehru et ses amis ont misé sur l’éducation, les media et les nouvelles structures économiques pour faire disparaître les castes.

Les castes et la vie quotidienne

Les adeptes de la religion hindoue constituraient autour de 70 % de la population indienne. Donc les Sikhs, les Musulmans, les Bouddhistes, les Jainistes, les Chrétiens, etc.., chacun de ces groupes serait une petite minorité. Ce qui fait que la situation de castes, qui est plutôt une réalité hindoue, affecte tous les autres groupes religieux. Un autre fait est que chaque caste est divisée en sous-castes : jatis. Ces jatis sont tout le temps en grande rivalité; chacune trouvant une bonne raison de croire qu’elle est supérieure à l’autre. Et en définitive, comme chaque personne s’identifie beaucoup plus à sa jati qu’à sa caste, chaque Indien se perçoit comme très minoritaire dans le pays..

Toute la vie est dictée par le système de castes. La place que l’on doit occuper à l’intérieur du Temple, dans tout lieu public, l’habillement qu’on porte, tous ces éléments sont dictés par ses origines de caste. Le mariage se fait toujours à l’intérieur de sa caste, le métier est choisi en fonction de sa caste. La société évoluerait, mais très lentement. Par exemple, les Brahmans qui devenaient médecins, ingénieurs étaient bannis de leur communauté. Maintenant ils seraient de plus en plus tolérés. Mais les Intouchables seraient toujours balayeurs de rues et de latrines publiques; ils seraient toujours exclus des lieux publics et n’ont aucun droit de propriété. A propos des lieux publics, ils seraient toujours exclus de l’école publique.

La République indienne est régie par le système politique de type britannique, donc l’éducation est dispensée par les pouvoirs locaux. Dans l’état de Gujarat, le gouvernement local aurait décidé de réserver des places aux Intouchables. Les castes supérieures auraient déclenché une grosse émeute dont le bilan se serait chiffré en dizaines de morts, d’immeubles incendiés pendant plusieurs jours. Des cas semblables, la presse en rapporterait souvent. Même le système démocratique fonctionnerait très mal puisque les Intouchables, qui ont pourtant un droit de vote, ne peuvent pas élire. Il serait assez difficile pour un candidat aux élections de s’adresser aux Intouchables et de les inclure dans ses projets sans risquer des représailles de la part des castes supérieures.

Conclusion

La grande différence entre le système indien de castes et la structure ethnique du Burundi se situerait au niveau du fait religieux. Le Burundi n’a pas l’équivalent des Vedis et le clergé de la religion traditionnelle burundaise ne serait pas aussi bien structuré que l’est le clergé hindou.. Je ne sais même pas si Kiranga et les « bishegu » avaient une origine ethnique bien précise, spécifique. Cela peut expliquer la flexibilité, l’inclusivité, très relative certes, mais réelle du système ethnique burundais. L’autre facteur qui est lié au premier est le très grand poids numérique, démographique des Intouchables burundais (Hutu et Twa réunis) : ils auraient toujours été autour de 90 % de la population du pays. Le Burundi était en guerre permanente contre les royaumes voisins et donc les Tutsi et les Baganwa n’auraient probablement pas pu seuls guerroyer et administrer le pays. Il y a aussi l’âge du système: le système indien de castes est beaucoup plus vieux que le système ethnique burundais. Les mythes et réflexes sociaux indiens sont donc beaucoup plus ancrés, plus rigides que ne le sont ceux du Burundi. Il y a eu ensuite la colonisation belge qui a subi des pressions de la part de la C.P.M. (commission permanente des mandats) et du Conseil de la Tutelle en faveur de l’intégration des Hutu dans l’exercice du pouvoir politique. Les Hutus eux-mêmes par leur longue et très sanglante guerre pour leur émancipation ont fait le reste pour se démarquer de leurs homologues indiens. Je me permettrais de signaler un autre point qui relève de l’actualité. La République indienne ne reconnaît pas le système de castes alors que la République du Burundi a intégré son système ethnique dans son texte constitutionnel.

Les ressembances entre les deux systèmes sont assez nombreuses et évidentes. Dans les deux cas (indien et burundais) le premier occupant a toujours été le dernier dans la hiérarchie sociale. Un autre fait facilement observable est qu’une corrélation assez forte semble avoir toujours existé entre le statut social et les traits physiques d’un individu. Ce que nous pouvons aussi constater, depuis 1966 au Burundi et depuis 1947 en Inde, est que nous avons affaire à des républiques qui acceptent les privilèges fondés sur la naissance. Un autre fait lié à ce dernier est que les deux systèmes (castes et ethnies) tirent leur origine du système féodal. Enfin au Burundi, la mobilité ethnique a cessé d’exister, l’école a été presque fermée pour les « Intouchables » burundais et toute tentative de changement socio-politique a, chaque fois, été suivie de massacres perpétrés par les tenants du pouvoir depuis 1966.

Beaucoup de Burundais tiennent à leur origine ethnique comme à la prunelle de leurs yeux. Ils ont peut-être raison. Personne ne devrait avoir le droit d’arracher de vive force à personne son origine ethnique. Par exemple, le Pandit Nehru aurait pu passer un texte de loi pour abolir les castes, mais sa loi aurait été probablement difficile à appliquer dans les Temples hindous et à l’intérieur du domicile de chaque citoyen indien. Tout comme au Burundi, il serait difficile de contraindre chaque Burundais (un Tutsi par exemple) de recevoir chez lui, dans sa maison, et partager son repas dans la même assiette avec n’importe quel autre Burundais (un Hutu ou un Twa par exemple). Souvent la vie privée a une influence sur la vie publique.

La démarche la plus efficace et la plus appropriée serait la persuasion. Il faudrait convaincre plus de monde possible que ce système est désuet. A l’instar des castes indiennes, les ethnies burundaises sont dépassées, anachroniques, surannées et obscurantistes. Je dirais comme Gandhi, que ces ethnies semblent encore tourner en rond dans les profondeurs des ténèbres, et cela plus de 200 ans après le Siècle des Lumières. Le comble de malheur dans cette histoire serait que les "Intouchables" d'hier, du jour au lendemain, se convertissent en caste supérieure, et donc qu'une de "leurs jatis" s'autoproclame "caste suprême", comme nos frères rwandais l'ont si bien fait. Le pays pourrait, en ce cas, partir pour une autre génération de barbarie, tant chaque groupe ou sous-groupe lutte implacablement pour devenir et demeurer une "caste supérieure". C'est pourquoi il est plus que urgent d'abandonner ce système ethnique et construire une nation de notre époque.

Bibliographie
Baker, Sophie        Caste, At home in Hindu India, Jonathan Cape, London , UK, 1990.
Watson, Francis      India, A Concise History, Thames & Hudson, London, UK, 2002.
Thind, S. Gian       Our Indian Sub-Continent Heritage from 3200 B.C to Our Times,
                     Packers Printing and Design, Langley, Canada, 
Vallatt, Georges     Discovery of Indian Heritage, Cambridge Press, Delhi, 1993


Patrice Ndeta

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