La crise dure et perdure. En ce moment, le Chef de l’Etat serait en train de voir
et revoir la liste de nouveaux membres potentiels de son gouvernement. Chez
l’élite, la formation du gouvernement est une fin en soi. Mais pour le Burundais
ordinaire et tout observateur neutre, la composition du gouvernement ne serait
qu’une étape. Le but ultime est et devrait être la fin de la crise politique et
une étape vers la fin de la crise économique du pays. Les différents acteurs
politiques ont chacun ses intérêts, son système de jeu et ses «buts de guerre».
C’est précisément le choc, l’affrontements de ces divers intérêts qui a crée et
entretient la crise.
Acteurs en présence et leurs buts de guerre
Le premier groupe est constitué de Radjabu, l’ancien chef réel du pays. Au
moment où il régnait en maître absolu sur le Burundi, il faisait penser tantôt à Joseph Staline, tantôt
à Mobutu Sese Seko, tantôt à un chef corsaire antique. Il était propriétaire de tous les hommes et biens de son
pays. Aujourd’hui, même du fond de son cachot à Mpimba, il bataille implaccablement contre le Congrès de
Ngozi qui lui a tout dépouillé. Il reste néanmoins fort d’une vingtaine de députés et d’un certain nombre de
ministres qui lui vouent une fidélité sans faille. Son but est de se venger de l’actuel Chef de l’Etat. Et
il a déjà partiellement atteint son but. En passant publiquement du pouvoir à l’opposition, il a privé son
parti, le CNDD-FDD, de la majorité et a ainsi crée la crise actuelle. Et jusqu’aujourd’hui, il a eu la tâche
un peu facile puisque ses amis sont devenus à la fois membres du gouvernement et de l’opposition. Faute de
reprendre le pouvoir, El Hadj Hussein Radjabu s’accomoderait bien du chaos général et même d’un putsch
militaire.
L’autre groupe est constitué de l’Uprona qui a bien dit et répété lors des élections de 2005
qu’elle
est un parti tutsi voué aux seuls intérêts des Tutsi. Elle est forte d’une quinzaine de députés et
peut être considéré comme la quatrième force à l’Assemblée Nationale. Elle est consciente de son passé
fasciste et c’est pourquoi elle semble adopter un profil bas. Elle aligne tantôt ses forces au sein de
l’opposition, tantôt elle s’allie avec le pouvoir avec le but ultime de voir ses alliés d’occasion s’éliminer
mutuellement et lui laisser toute la place.
La troisième groupe est identifiable au parti Frodebu. Il serait fort d’une trentaine de députés et tout le
monde le reconnaît comme la deuxième force au sein de l’Asemblée Nationale et «leader» de l’opposition
officielle dans le pays. Sa tactique ferait sortir Machiavel de sa tombe. Le Frodebu semble avoir noué,
depuis longtemps, une alliance indéféctible avec l’Uprona qui pourtant n’a jamais renié son passé
autocratique. Il est aussi coéquipier du groupe de Radjabu dont les objectifs politiques sont plus que
dangereux pour le peuple burundais. Le but immédiat évident de Léonce Ngendakumana, le chef actuel du
Frodebu, en bon disciple de Bismarck, est de garder, avec lui, le plus longtemps possible, le plus de
«radjabistes» possibles de peur de les avoir contre lui. Et ainsi, il a contribué ardemment à affaiblir
le pouvoir. Seulement, il faut être inspiré des dieux pour comprendre la stratégie et les buts de guerre
du parti de Melchior Ndadaye. Le Frodebu réclame à cor et à crie la destitution du Chef de l’Etat actuel,
mais il s’abstient de faire sortir la population dans la rue et de solliciter le soutien des gouvernements
de la région. Il exige 5 postes ministériels sans en identifier le profil. Il présente une kyrielle de
revendications ce qui indique qu’il hésiterait à rentrer au gouvernement. Enfin il n'a jamais dit ce
qu’il ferait de son alliance avec Radjabu au lendemain de la destitution de Chef de l’Etat.
Le Chef de l’Etat, Pierre Nkurunziza et sa faction constituent le quatrième groupe. Il aurait avec lui
45 députés et se reconnaît et est reconu comme la première force à l’Assemblée Nationale. Avec la défection
de Radjabu, il a perdu la majorité politique qu’il a cru et voulu pouvoir retrouver à coups de promesses,
d’intimidation et d’argent. C’est cela son but de combat mais aussi sa faiblesse. Il a cru que les députés
se bousculeraient devant sa porte, à genou, pour devenir membres de sa faction et avoir ainsi la haute
main sur les avantages du pouvoir. Cela ne s’est pas encore réalisé et a crée la crise actuelle. Mais
il jouit d’un grand atout : ses adversaires sont tellement divisés qu’ils ne peuvent pas le détrôner.
Il a le malin loisir de les assommer de creuses promesses et d’abus de pouvoir. Il peut même s’adonner à
la prédation de biens publics sans coups férir.
Solutions envisageables
La solution réside dans l’accord des députés à voter des lois. Pierre Nkurunziza croit encore aujourd’hui
qu’il pourrait bénéficier de ralliements assez nombreux pour lui permettre de retrouver la majorité
parlementaire et continuer à gérer le pays comme il l’entend. Nous croyons qu’il serait sage pour lui et
utile pour le pays que le Chef de l’Etat accepte l’arithmétique actuelle des forces à l’Assemblée Nationale
et souscrive aux doléances de l’opposition. Il aura toujours le pouvoir de remanier son gouvernement
dans 6 mois, 12 mois en fonction de la conjoncture.
L’opposition, de son coté, serait bien inspirée si elle mettait de l’eau dans son vin et évitait la
surenchère de ses revendications syndicales. Elle servirait bien le pays en acceptant de rentrer au
gouvernement et voter les nombreux projets de lois qui s’impatientent de se convertir en lois de la
République. Mais en devenant membres du gouvernement, elle fera partie intégrante du pouvoir, perdra son
statut d’opposant officiel et devra assumer les abus de pouvoir et crimes que leur gouvernement ne manquera
pas de commettre. C’est pourquoi nous croyons qu’il est possible et même utile pour le pays et pour la
démocratie que l’opposition refuse d’entrer au gouvernement mais accepte quand même de voter les lois.
Ainsi elle négocierait à la pièce chaque projet de loi et garderait sa marge de manœuvre pour critiquer
le gouvernement. Cela lui éviterait d’assumer les crimes que le gouvernement commettra. Il n’est pas
nécessaire d’être un grand clerc pour savoir que le CNDD-FDD ne changera pas au lendemain de la formation
du nouveau gouvernement.
Donc même avec la formation du gouvernement, les problèmes politiques du pays ne s’envoleront pas en fumée.
Parmi ces problèmes, il y a Pierre Nkurunziza, l’actuel Chef de l’Etat. Il manque cruellement de charisme,
de leadership, de savoir-faire et de professionnalisme politiques. Bref, il est incompétent. D’aucuns
diraient que le Chef de l’Etat fait du travail qu’il n’aime pas. Le temps sera très long, jusqu’en 2010,
si bien que la question de destitution du Président de la République risquera encore de se poser. Nous
croyons quant à nous, qu’il serait mieux que les partis d’opposition pensent plutôt à des élections
générales anticipées. Ce serait d’ailleurs une bonne façon de permettre à la population d’intervenir dans
la prise de décision. Seulement cela demandera que chaque député aille au delà de ses intérêts syndicaux
(le salaire) et que chaque groupe politique voit plus loin que ses calculs de clan. Enfin, qu’ils soient au
sein ou en dehors du gouvernement, les amis de Radjabu pourraient continuer leur guérilla même si leur chef
sortait de prison. Tous les élus seraient interpellés. Et en particulier le pouvoir serait en droit
d’appliquer la loi et les règlements en vigueur pour décourager tout fauteur de trouble.
Un autre problème risque de demeurer sans solution. C’est celui du respect de la Constitution ou plutôt
celui de la Constitution elle-même. La clause 60/40, la composition du gouvernement, le mode d’élection
des administrateurs communaux, etc…..ne manqueront pas de resurgir et provoquer des crises. Et de ce point
de vue, les différents partis politiques rendraient en bon service au pays en provoquant un débat, sans
tabou, autour de tous les sujets litigieux. Cela aurait, tout au moins, le mérite d’avoir un effet
pédagogique.
La rédaction
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