Les Accords d’Arusha, l’arrivée de l’ONUB et les élections de 2005 avaient crée un certain espoir. Les Burundais et les amis du Burundi se sont mis à rêver de la paix, de la prospérité et de la stabilité. Mais, hélas, la bonne gouvernance et la prospérité se font toujours attendre et leur retard peut avoir un impact négatif sur la paix et la stabilité. Depuis Septembre 2005, le peuple burundais a vu les troupes de l’ONUB chassées du pays. Il a été victime d’emprisonnements arbitraires, de putschs fictifs et de la prédation de ses biens. Il a aussi été un témoin stupéfait et impuissant de l’implosion en factions du parti au pouvoir et du dépérissement de son parlement. Mais qu’est-ce qui ne marche pas pour que la situation soit si pitoyable? Les causes sont nombreuses et diverses. Il serait très long de les aborder toutes ; nous nous contenterons d’en évoquer certaines.
Tous les Burundais portent en eux, dans leur tête, le lourd héritage du système féodal. Pendant plusieurs siècles, la légitimité politique a toujours reposé sur la naissance et le pouvoir qui en découlait était perçu comme éternel. Ceci explique pourquoi les élus du Frodebu de 1993 ont semblé croire qu’ils avaient le pouvoir pour toujours et se sont comportés comme tels. Et pour preuve, ils ont été complètement surpris, choqués, abasourdis par leur défaite électorale de 2005, alors que le bilan de leur pouvoir était calamiteux. Il en est de même des membres du CNDD-FDD qui seraient en train de croire qu’ils sont au pouvoir pour l’éternité. La légitimité démocratique, avec son cortège de mandat, n’est pas encore entrée dans la tête, dans la mentalité des Burundais. Le drigeant se comporte comme s’il a le pouvoir à vie et qu’il pourra même le léguer à son fils ou à son ami. Bien plus, à l’instar du Roi de droit divin, tout dirigeant politique croit qu’il a droit de vie et de mort sur ses dirigés.
A l’héritage féodal s’ajoute celui de la dictature militaire. Les détenteurs de moyens violents ont cru et croiraient encore à la légitimité politique de la violence. Ils seraient convaincus que celui qui est le plus armé doit avoir, d’office, le pouvoir politique. Ainsi en Octobre 1993, les FAB (forces armées burundaises) ont cru que leurs armes leur permettaient de garder le pouvoir pour toujours. Actuellement, par tous ses coups contre l’opposition et le parlement, l’ancienne guérilla hutu croit qu’elle pourrait régner en maître absolu pour toujours. Ce qui est paradoxal, c’est qu’elle ne serait ni la plus armée, ni la mieux armée, ni la plus organisée. Il ne serait pas exagéré d’affirmer qu’à l’aventurisme militaire de la guérilla s’ajoute l’aventurisme politique du parti au pouvoir.
L’état-nation moderne repose sur une foi, une conviction de ses citoyens d’avoir un passé et une culture communs. Il est assis aussi sur des structures, des institutions politiques communes, telles que les partis politiques, le gouvernement, le parlement. Ces institutions fonctionnent selon des lois votées par le parlement contrairement au vieux état-nation où la seule et unique volonté du Roi servait de loi. Les membres du parlement sont élus au suffrage universel direct, et ceci est une donnée essentielle, capitale qui caractérise l’état-nation moderne et qui, dans plusieurs pays, a été acquise après d’âpres luttes.
L’état-nation burundais moderne est comme un enfant qui est en âge d’apprendre à marcher mais qui a peur de marcher. Il est doté d’une seule langue et culture communes pour tous ses citoyens. Plutôt que faire la promotion de cet imbattable atout, cette immense richesse, il préfère continuer à catégoriser ses citoyens en simples et diverses ethnies et régions antagonistes. Ainsi, nous avons la clause de 50 % au sein des forces armées, celle de 60 % et 40 % au sein du parlement et de la fonction publique. Et aucune indication n'a été faite quant à la distribution de ces chiffres à travers les provinces, ce qui fait la part belle aux régionalistes de tout bord. Il n’y a même pas non plus de critères pour définir les conditions de membership d’une ethnie donnée si bien que des abus sont nombreux et facilement observables.
Des rendez-vous avec l’histoire ont été manqués à cause de cette peur de la nouveauté. Depuis 1963, au sein du parlement, le groupe Monrovia était largement majoritaire sous la houlette de son incontesté et charismatique dirigeant, Mr. Pierre Ngendandumwe. Mais rien n’a été fait pour que, par exemple, le parlement étende ses pouvoirs sur les Secrétariats d’Etat à la Défense et à la Gendarmerie. Nous pouvons en dire autant de la victoire éclatante du Frodebu en 1993 qui s’est traduite en « gouvernement d’union nationale » et s’est ainsi privée de la petite mais précieuse marge de manœuvre dont elle disposait. Alors que dire du CNDD-FDD qui a rapidement chassé les forces de l’ONUB ! Par ce fait, il a refusé de procéder à la réforme de l’armée et a préféré entretenir l’insécurité dans le pays. Pire, il a opté pour la division espérant ainsi avoir un meilleur règne, avec les résultats catastrophiques que lui même et le pays connaissent actuellement.
De toute évidence tout le monde a erré. Au lendemain du discours de la Baule et de l’effondrement du mur de Berlin, tout le monde a cru à l’opportunité des changements démocratiques.
Pour certains, la démocratie signifiait la multiplicité de partis politiques. Ces partis politiques ont poussé comme des champignons, mais beaucoup d’entre eux ont disparu aussi vite qu’ils sont nés. Sur leurs ruines, aucune trace, aucune idée vive ne sont perceptibles, sauf leurs anciens dirigeants qui ne cessent d’annoncer leur imminent retour politique triomphal. Entre-temps, leurs anciens «sujets» continuent leur émigration, leur pérégrination, leur transhumance d’un parti à un autre, au gré de leurs rêves d’une fortune sociale meilleure. Mais les idées, les valeurs, les programmes politiques qui devraient être le cœur d’une organisation politique, il faut chercher longtemps pour en entendre parler. Et quand ils s’invitent dans la discussion politique, ils créent des tiraillements, des crises et même des factions. Cela vient du fait que les dirigeants politiques gèrent leur parti politique en barons de leurs fiefs et même en patrons de leurs entreprises privées. Par exemple au Frodebu, que veulent Mr. Sylvestre Ntibantunganya et Mr. Jean Minani ? Plutôt que provoquer un débat au sein de leur parti, convaincre leurs co-partisans du bien- fondé de leur points de vue, ils préfèrent courir derrière le parti au pouvoir et affaiblir ainsi leur propre parti. Au parti Uprona, la situation serait même pire que celle qui prévaut au sein du Frodebu. Le parti a vécu pendant longtemps sous la tutelle de l’armée et n’arriverait pas à vivre d’une façon autonome.
Pour d’autres Burundais, la démocratie devait créer un état de droit. Mais personne ne veut respecter la loi. Le gouvernement et les forces de l’ordre sont les premiers à agir dans l’illégalité totale. Et ce faisant, ils prêchent par leur mauvais exemple, ce qui expliquerait, en partie, l’insécurité qui règne partout. Mais la plus grande erreur a été de croire que la guérilla pouvait instaurer et promouvoir la démocratie. Il est difficile d’avoir un précédent dans ce sens. La guérilla, comme toute force armée, crée une dictature quand elle investit l’espace politique.
Une « entente cordiale » aurait été conclue entre la faction présidentielle et les partis d’opposition représentés au parlement. Il faut souhaiter, espérer que cette entente soit durable et que de bons résultats tangibles soient observables. Mais nous, nous croyons qu’il n’y aura pas de miracles. Le pays fait face à des problèmes accumulés pendant des décennies et une forte thérapie serait nécessaire.
La corruption est un de ces grands problèmes. Elle n’est sûrement pas née pendant la dernière saison des pluies. Elle est le résultat d’une suite d’années de mauvaise gouvernance. Mais nous croyons que le parti actuellement au pouvoir l’a exacerbée, l’a poussée au paroxysme au moment où le pays était extrêmement fragile. Mais, à notre point de vue, l’insécurité est le plus grave problème du pays. Elle s’attaque aux droits fondamentaux de la personne, inhibe l’activité économique et entrave la bonne marche des institutions de l’Etat. Le retour à la paix et les élections de 2005 auraient dû, tout au moins, résoudre ce dernier problème. Mais hélas, le pati au pouvoir participerait à l’entretien du mal. C’est pourquoi nous croyons qu’avec le concours de toute la population, la solution consisterait à renvoyer le CNDD-FDD dans l’opposition, réformer les forces de l’ordre et mettre en place une politique de la bonne gouvernance. Tout le monde aura compris que la tâche est titanesque, que même un seul parti pourrait ne pas être assez fort parce que des changements constitutionnels pourraient être nécessaires. L'objectif ne pourrait être atteint qu'avec un parti uni ou un ensemble de partis unis, mais aussi un dirigeant plein de bon sens, de courage, d’empathie et de charismatisme. Des gens, comme nous en voyons partout, qui ne brandissent que leur nez, leur diplôme et leur fusil ne seraient pas à la hauteur de la tâche.
La rédaction
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